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Les droits de l'homme, Lionel Groulx et leur temps (Partie 7)

samedi, 02 juin 2018 11:35
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Victor Rumilly

Un Québec coincé entre la doctrine universelle et l'institutionnalisation indissociable de l'indépendance

Un enseigant d'université nous disait de Groulx qu'il était malheureusement un doctrinaire. Susan Mann Trofimenkoff le décrit comme doctrinaire, mais dit exactement le contraire ensuite (5) : « Groulx le pensait-on séparatiste ? Groulx démentit en donnant des leçons de fédéralisme. Le voulait-on anti-étatiste ? Groulx sortit tout un programme d'interventions d'État. Le croyait-on conservateur ? Groulx énonça les mots d'ordre d'une révolution. Cent ans après sa naissance et onze ans après sa mort, des compatriotes de tendances très diverses se réclament toujours de lui. Le gouvernement du Parti Québécois dévoile des plaques commémoratives en son honneur tandis que le gouvernement fédéral songe à émettre un timbre-poste à sa mémoire. » Autrement dit, il n'est pas doctrinaire. C'est aussi l'avis de Gérard Bouchard dans son ouvrage «Les deux chanoines» et de Marie-Pier Luneau dans son ouvrage «Lionel Groulx le mythe du Berger» dans lequel cette dernière dénonce en Groulx, loin du doctrinaire que des chercheurs ont peint de lui, l'habile stratège en planification de carrière d'écrivain. Cette dernière va jusqu'à utiliser des passages de l'Évangile en exergue de ses chapitres pour démontrer que le chanoine est un imposteur en berger catholique de sa nation et qu'au fond Groulx n'a toujours eu pour objectif que d'être un écrivain lu et reconnu prêt à toutes les tactiques pour arriver à cette fin. Pour Madame Luneau (et elle n'a pas tort) le chanoine Groulx agit non pour la doctrine, mais bien en tacticien. Son échec au début des années 60 serait dû à sa perte de contrôle de la critique qu'il aurait contrôlé justement de main de maitre auparavant. La Révolution Tranquille qu'« il n'a su empêcher », dixit Luneau, (il ne l'a pas empêché parce qu'il l'a réalisé par son influence) aurait éloigné les lecteurs et aurait mis en cause sa postérité. C'est ainsi que, selon Madame Luneau, l'auteur Groulx, obsédé par sa carrière d'écrivain, aurait échoué à réaliser le plan qu'il s'était fixé. Je vous le confesse, ce livre m'a excité. Mon imagination a fait de cette auteure une jolie femme. Mais attention, vilain, vilain ! Réduire l'oeuvre de Madame Luneau à de la promotion littéraire par son corps lui exigerait d'écrire une autre thèse de doctorat ainsi qu'un ouvrage de deux cent et quelques pages afin de dénoncer ces propres tactiques ayant pour but de devenir une auteure reconnue et lue. Planifier son succès par un stratagème tel celui de me faire dire qu'elle est belle, quelle tare irréparable ! Par souci de respect pour ces principes, je me suis retenu d'imaginer les Saints qu'elle voudrait avoir... Je serais jaloux d'eux comme elle semble l'être de l'aura de prestige de Lionel Groulx. Trève de sarcasme.

Remarquez que les thomistes ne sont généralement pas doctrinaires. Oui, Groulx est têtu, il ne cède pas facilement, mais il n'est pas doctrinaire. D'ailleurs, était-ce possible d'être résolument doctrinaire dans le monde libéral des années 30, majoritairement humanistes anthropocentrés ?

Au Québec, la doctrine répandue par les clercs catholiques d'avant 1930 sert à la survivance du peuple Canadien-français. Au sein des élites (cela ne réflète pas bien la diversité des idées au sein de la population), la doctrine spirituelle tend à se faire unique, car multiplier les spiritualités, à partir d'un libre arbitre typiquement thomiste, diviserait et affaiblirait la cohésion d'un peuple qui se fait déjà tirer la pipe allégrement par les hérésies étrangères de puissances s'esseyant à façonner les esprits à leur guise. Les clercs catholiques québécois des années 30 jusqu'aux années 60 prirent ce qui leur convenait de Saint-Thomas. On peut donc parler d'un thomisme québécois unique au monde, mais pas nécessairement, le thomisme le plus fidèle à Saint-Thomas. Le théologien, médiéviste dominicain Benoit Lacroix (1915-2015) nous expliquait la particularité religieuse québécoise en ces mots : « La religion au Québec a eu la particularité de se continuer telle que reçue et importée, autant dans sa structure que dans ses manières extérieures, jusqu'au milieu du XXe siècle. Nous n'avons pas ici vraiment intégré la Renaissance, ni même la réforme protestante, ni surtout la Révolution française. Nous nous retrouvons donc avec une religion « médiévale » d'une continuité étonnante et fortement portée à cléricaliser à peu près toutes les activités. » Une mauvaise interprétation de cette parole transforme la société québécoise des années 1930 aux années 1960 en période moyenâgeuse de terrible et infâme grande noirceur où le progrès est ralenti par des clercs têtus ne s'ouvrant pas au thomisme véritable et n'accordant encore et toujours de la crédibilité qu'à la personne bien classée, voire bien cléricalisée, et non aux idées biens développées ou bien démontrées ni à la raison et aux idées éclairées. Si on se fie à la « raison » bourgeoise anthropocentrique (Maritain incluait Marx parmi les penseurs humanistes bourgeois antropocentriques), en effet, l'épopée de survivance canadienne-française n'a aucun sens. Cette épopée canadienne-française n'a de sens que si l'on a l'intelligence de voir plus loin que le bout de son nombril, autrement dit, en réfutant l'immanence et en acceptant la transcendance divine entourant l'épopée canadienne-française en Amérique.

Selon le livre «Humanime intégral» de Jacques Maritain, Saint-Thomas a vécu au Moyen Âge, mais n'a pas influencé le Moyen Âge. Sachant cela et en se fiant à la précédente parole du Père Lacroix, nous nous retrouvons avec une cléricature catholique canadienne-française inspirée de penseurs qui ont vécu à une période qui a précédé le Moyen Âge. Si les années 1930 à 1960 ont préparé une « Renaissance » telle qu'aurait été la Révolution Tranquille par les conseils de Saint-Thomas, l'on pourrait rétorquer que cette « Renaissance » s'adapte bien mal à un Canada français qui est bien ailleurs, un Canada français qui n'est pas tout à fait né, dont les membres ne sont pas encore bien formés. Car, pour renaître, il faut déjà être né.

Est-ce une tare du Canada français d'avant 1960 que d'avoir vécu sous l'influence de penseurs catholiques ayant vécu avant le Moyen-âge ? Je n'irai tout de même pas lire tout Saint-Augustin pour vous. L'historiographie post-révolution tranquille répond unanimement ou presque que oui, il s'agit d'une tare. Mon intuition répond non. D'abord parce qu'il s'agit de la preuve irréfutable que les Canadiens français sont entièrement distincts et ne pourront ainsi être américanisés que par un effort pénible, crève-coeur, même d'un point de vue anglo-saxon. Ensuite, parce qu'au vu de la médiocrité des prétendus philosophes de notre ère (sans bons lecteurs, on ne peut que produire de la philosophie médiocre) : que la philosophie répandue chez nos clercs ancestraux soit venue de l'Antiquité m'apparait plutôt une réalité d'une grâce absolue. Il s'agissait peut-être de la seule manière de faire naitre ce peuple.

N'accorder encore et toujours de la crédibilité qu'à la personne bien classée, voire bien cléricalisée peut être perçu comme une erreur pharisaïque remédiable que par un renouveau chrétien, mais une fois de plus, ce ne fut à mon sens que la manière de laisser naitre le Canada français indépendant des métropoles européennes. Ce Canada français très cléricalisé, très hiérachisé, ne fonctionant que par réseau, vous donne aussi la raison pour laquelle Groulx était soucieux de son image d'auteur (reproche de Madame Luneau). Évidemment, une citadine qui vit au sein d'une métropole qui rend les relations impersonnelles et les hommes indistinguibles ne peut comprendre le souci d'entretien de son image d'un campagnard de Vaudreuil devenu chef de fil des intellectuels au début du vingtième siècle.

 

(5) https://www.erudit.org/fr/revues/haf/1978-v32-n3-haf2102/303716ar.pdf

Blais, Martin, L'autre Thomas d'Aquin, 1993, Boréal compact, P.316

Michel, Florian, La pensée catholique en amérique du Nord, Réseaux intelectuels et échanges culturels entre l'Europe, le Canada et les États-Unis (années 1920-1960), 2010, Desclée de Brouwer. P 630

 

 

Les droits de l'homme, Lionel Groulx et leur temps (Partie 1)

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