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Les droits de l'homme, Lionel Groulx et leur temps (Partie 4)

lundi, 16 avril 2018 14:18
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Humanisme intégral : Jacques Maritain fantôme de la déconfessionalisation du Québec

Délaissé par une partie de l'intelligentsia française à la fin des années vingt et début des années trente, Jacques Maritain se bâtira une solide réputation en Amérique. La direction des Affaires culturelles françaises aurait même financé son enseignement à l'Université Princeton. Florian Michel en conclut qu'il aurait été payé pour ne plus enseigner en France où il était devenu indésirable. Pendant ce temps, au sein de certaines universités étasuniennes, il a alors la réputation d'un Saint. Son réseau sera pourtant appuyé par de « nombreux prostestants en révolte », par « certains poètes revendiquants leurs droits » ainsi que par plusieurs « juifs assoiffés de savoir », selon ce que Florian Michel en dit. Son réseau étasunien compte tant de juifs convertis au catholicisme qu'il est à se demander si Maritain ne tente pas de poursuivre l'oeuvre de Léon Bloy de conversion des juifs au catholicisme.

Durant les années 1930, Maritain reste sur la même ligne philosophique, mais tourne le dos à tout ce qui touchait de près ou de loin à l'Action-française afin de se consacrer davantage à l'élaboration d'une philosophie traçant les contours d'une nouvelle religion chrétienne. Le livre humanisme intégral, écrit Jean-Luc Barré, « propose une transformation « radicale et vitalement chrétienne » de l'ordre temporel, à travers « un renouvellement profond de la conscience religieuse ». Cette révolution sera le fruit du « plus parfait héroisme, l'héroisme d'amour », oeuvre de sainteté ou rien, d'une sainteté tournée vers le temporel, le séculier, le profane... ». Elle relèvera avant tout de la compétence et de la vocation des laïcs. Maritain se dit « membre chrétien de cette cité conscient de la tâche qui lui incombe de travailler à l'instauration d'un nouvel ordre temporel du monde. » Ces paroles trouveront consécration lors du concile Vatican II, concile qui aura des conséquences énormes sur l'organisation des affaires publiques québécoises. Maritain aurait été, selon l'expression de Florian Michel, « le fantôme de la déconfessionalisation de l'éducation québécoise », c'est-à-dire fantôme parce qu'il n'était pas un administrateur ni un bâtisseur, mais son influence était palpable et était ainsi toujours dans les parages de la déconfessionalisation.

Détrounement de sens de l'expression « humaniste »

Il est à noter que l'expression « humanisme intégral » n'a pas la même signification qu'on pourrait le supposer. La préface de René Rémond d'Humanisme intégral l'explique clairement. Maritain oppose son humanisme intégral (théocentrique) à l'humanisme bourgeois (anthropocentrique) qui sévit au sein de ce qu'il nomme l'âge libéral, c'est-à-dire, celle auquelle il participe accompagné des trois siècles qui l'ont précédé. Maritain reproche à l'humanisme bourgeois d'avoir « divisé l'homme et l'avoir asservi à la technique et à la domination de l'argent » en plus d'avoir érigé l'homme en absolu et d'avoir ainsi divisé l'humanisme et la chrétienté comme si le spirituel et le temporel ne pouvaient se conjuguer. Autrement dit, pour Maritain, le catholique ne doit pas fuir sa responsabilité temporelle pour se réfugier dans de la métaphysique spirituelle pure, car le Salut se gagne par l'action.

Si le titre de son livre crée une confusion sur le sens à lui donner et ne signifie absolument pas ce que tout être censé en comprendrait, pour quelle raison a-t-il titré « Humanisme intégral » ? Le préfacier René Rémond répond : « Le titre n'est sans doute pas étranger au succès du livre. » Rémond nous explique que le terme humanisme a bonne presse au moment de la publication. Trouver un moyen détourné de faire lire de la philosophie thomiste à des communistes athées, c'est du Maritain tout craché. Toutefois, je ne suis pas convaincu que tout le monde, même parmi les intellectuels catholiques français de son temps, ait eu l'honnêteté de lire ce livre. Je suis même convaincu que les mauvaises interprétations de son titre ont été nombreuses, que Maritain était soudainement devenu un athée, un humaniste bourgeois donc, méprisé des catholiques. Certains l'ont classé parmi les « marxistes catholiques », alors que cette étiquette est totalement absurde pour quiconque aurait lu l'un de ses ouvrages. Bien qu'il accorde au marxisme les bienfaits d'être la dernière école promulgant « la raison et la rationalité », il démolit cette pensée sur le plan spirituel. Une conclusion demeure : Maritain est thomiste, il est un honnête penseur chrétien. Honnête parce qu'il a clairement lu de bonne foi ceux qu'il dénonce (Marx, Hegel, Kant, Freud, Machiavel, Descartes, Rousseau). René Rémond lui trouve une mauvaise foi vis-àvis des philosophes de la Réforme. Aurait-il de la rancoeur envers son éducation protestante ? Mais soyons honnête, un catholique demeure un catholique. C'est même à ça qu'on devrait les reconnaître. Oui Maritain est tout ça, mais il marche, fort probablement sans le savoir, dans les traces de l'idéologie mondialiste.

Perception dominante de la grâce et de la liberté au sein de la chrétienté


La nuance entre l'humanisme intégral de Maritain et l'humanisme antropocentrique des droits de l'homme est fine, mais le diable se cache justement dans les détails. Les conséquences apparaissent aujourd'hui désastreuses. Fréquenter des gens qui se prennent pour Dieu a de quoi rendre fou sans raison apparente tout être un tant soi peu conscient. « Dieu est en nous » est devenu « Dieu est en moi, donc, je suis Dieu ». Comme si le résultat du non croyant s'essayant à conceptualiser dans ses mots une doctrine catholique ne pouvait donner qu'un détournement de sens à ces concepts. L'Homme-Dieu dont parlait Groulx dans son petit livre Rencontres avec Dieu provient, de toute évidence, de la première interpétation, celle voulant que Dieu soit en nous.

C'est ce Dieu que la majorité des Québécois détestent actuellement, c'est ce « Je suis Dieu.». C'est cette manière de prendre des décisions par un processus d'immaculée conception, c'est-à-dire, sans se référer à rien. Comme si la raison pouvait venir de l'individu lui-même, sans devoir s'être d'abord mélangé aux autres humains. Aucune rigueur nécessaire, que l'expression de soi. Les Québécois ont beau ne pas aimer ce "Je suis Dieu", ils l'utilisent abondamment, parce qu'ils sont souvent incapables de mettre en mot leur croyance. Ils préfèrent dire qu'ils ne croient en rien. Alors que, par leurs actions, leur croyance est indéniable. Ils ont une joie de vivre, peu importe les circonstances, qui ferait l'envie de tout bon religieux.

 

Maritain, Jacques Humanisme intégral, problèmes temporels et spirituels d'une nouvelle chrétienté, préface de René Rémond, 2000, Aubier, Paris. P. 317

Michel, Florian, La pensée catholique en amérique du Nord, Réseaux intelectuels et échanges culturels entre l'Europe, le Canada et les États-Unis (années 1920-1960), 2010, Desclée de Brouwer. P 630

Florian Michel rencontre Louis Cumming's sur les ondes de KTO : https://www.youtube.com/watch?v=FHwHFtdQjtAz

 

Les droits de l'homme, Lionel Groulx et leur temps (Partie 1)


Les droits de l'homme, Lionel Groulx et leur temps (Partie 2)


Les droits de l'homme, Lionel Groulx et leur temps (Partie 3)

Commentaires   

 
+1 #6 Francis 29-04-2018 13:26
Saint Jean XXIII a écrit une excellent encyclique sur la question des droits de l'homme et de la paix dans le monde, Pacem in Terris.
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0 #5 Francis 18-04-2018 13:59
Je suis plutôt d'accord avec toi. Je trouve les traditionnalist es souvent bien rigides pour toutes sortes de raisons qu'il n'est pas pertinent d'énumérer ici, sans compter qu'aujourd'hui ils se déchirent.
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0 #4 Victor Rumilly 18-04-2018 13:41
@ Francis Il y a de quoi insatisfaire les tradis, mais s'empêcher de le lire pour des raisons idéologiques les ferait passer à coté de bonnes lectures. Personnellement , je trouve que la lecture de Maritain permet à ceux à qui on a enseigné uniquement la raison de comprendre un peu mieux les biens faits de la croyance, la spiritualité et la religion. Ça permet de s'ouvrir et de s'initier à une part d'enseignement religieux. Bien sur, la pensée de Maritain semble permettre des écarts au niveau de l'interprétatio n du catholicisme, mais c'est plutôt difficile de croire qu'on puisse passer d'athé à catholique en passant par la rigidité des tradis. La marche est trop haute. Donc, pour moi, la lecture de Maritain n'est pas une finalité, mais bien une marche vers un étage supérieur.
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0 #3 Francis 18-04-2018 10:38
C'est la bête noire des traditioonnalis tes.
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0 #2 Victor Rumilly 17-04-2018 15:37
@ Francis. C'est tout à fait vrai. Paul VI était un grand lecteur de Maritain. Ces deux-là échangeaient beaucoup entres-eux.

À partir des années 30, Maritain est davantage présent en amérique qu'en Europe. La suite le montrera.
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0 #1 Francis 16-04-2018 21:10
Jacques Maritain a été dans la mire du Saint-Office dans les années 50 avec la Nouvelle Théologie française. Il a été protégé par son ami Mgr Giovanni Batisti Montini, devenu plus tard le pape Paul VI.
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