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Lire le Québec à travers Lionel Groulx

jeudi, 04 janvier 2018 12:41
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Lionel Rumilly

«Lionel Groulx le penseur le plus influent de l'histoire du Québec» de Charles Philippe Courtois est un ouvrage biographique qui porte sur un homme dont le travail hyperactif, tout au long de sa vie, m'a fait me demander s'il n'y avait pas eu deux Lionel Groulx, si ce n'est trois Lionel Groulx.

Directeur de l'Action française, initiateur idéologique du parti politique l'Action libérale nationale (soudée à l'Union Nationale ensuite), enseignant à temps plein à l'Université de Montréal, auteur de trois romans, de quinze ouvrages historiques, de quatorze essais, d'une panoplie d'interventions sous pseudonyme dans divers journaux (pseudonyme tiré des noms des compagnons de Dollars-des-Ormaux). À cela s'ajoutent conférencier régulier dans les milieux nationalistes, parrain d'après peu près toute l'intelligenstia montréalaise canadienne-française qui fit la révolution tranquille, et j'en oublie sans doute.

Parlons peu parlons bien, Lionel Groulx a façonné le Québec d'aujourd'hui sans que le Québec d'aujourd'hui lui rende grâce totalement. Groulx fait en effet partie de cette période qu'on nomme au Québec la Grande Noirceur dépeinte comme le Moyen-âge québécois, c'est-à-dire une période sans évolution, médiocre, corrompue, et tout ce qui est négatif. Tout comme les initités du Moyen-âge européen savent qu'il n'en n'est absolument rien (le Moyen-âge est même un âge d'or européen) les initiés de l'histoire de la Grande Noirceur savent qu'elle demeura plutôt l'âge d'or du Québec.

À lire cet ouvrage ultra référencé de Charles-Philippe Courtois, nous en venons à croire que l'idée d'indépendance du Québec ainsi que les initiatives en ce sens viennent pour la plupart de Groulx et que cette idée aura été le fruit des années 20-30 bien davantage que des années 70 durant lesquelles le Parti Québécois prit le pouvoir.

Il est aussi ironique de constater que ce chanoine Groulx, méprisé durant les années 50-60 par une partie de la Gauche nationaliste, est le même qui, ne serait-ce qu'indirectement, les a formés intellectuellement.

Groulx était-il d'abord ultramontain ou nationaliste ?

Sans conteste, nous assistons dans ce pavé de 560 pages aux premiers balbultiements d'un ordre établi québécois avec pour ligne de conduite le concept de contre-révolution.

Les contre-révolutionnaires respectent l'ordre établi, mais pas n'importe laquelle. Voyant l'ordre établi se faire gangréner par des idées révolutionnaires, notamment celles humanistes ou des Lumières au sein desquelles s'abreuve une bonne partie des mouvements féministes, syndicalistes révolutionnaires, égalitaristes ; les mêmes qui, aujourd'hui, poussent à la théorie du genre. Les mouvements contre-révolutionnaires auront tendance à former leur propre ordre établi, un peu officieux, en paralèle à l'ordre établi déjà existant. La contre-révolution au Québec est généralement composée d'ultramontains (partisans de l'expension des pouvoirs du Pape). En France, les ultramontains sont libéraux (de Maistre, Montalembert, Veuillot) alors qu'au Québec, ils sont conservateurs (Laflèche, Bourget, Tardivel avant que ce dernier ne se joigne aux libéraux de Mercier).  Enseignant à Valleyfield, Groulx se découvrira une sympathie prononcée pour Lacordaire, Louis Veuillot, mais surtout Montalembert. À ses premiers pas d'enseignant, il dira vouloir « montalembertiser la jeunesse ».

Groulx ne s'est jamais géné pour réhabiliter Papineau. Comment concilier cette passion pour Papineau le révolutionnaire et semer la contre-révolution en même temps ?  Bien sûr, la pensée de Groulx est pavée de zones grises et bien malin celui qui pourrait catégoriser avec certitude sa manière de pensée. Voici d'ailleurs le genre de questions auxquelles cet ouvrage n'apporte pas le début d'une réponse. Les synthèses et descriptions sont nombreuses, mais pas les questionnements.

Au regard de ce qu'écrit Courtois, Groulx n'est pas ultramontain pour une seule seconde. Groulx serait plutôt un partisan d'un nationalisme intégral à la Charles Mauras. L'idée n'est pas exprimée aussi directement, mais l'intérêt pour la question nationale domine tellement l'ouvrage que Groulx ne peut-être vu que comme un nationaliste d'abord.

Groulx se serait-il dissocié de l'Action française maurassienne (condamnée par le Pape Pie XI en 1926) s'il ne tenait pas à tout prix à ce que son mouvement Canadien-français d'Action française demeure dans les bonnes grâces de l'Église et du Pape ? Désobéir à une condamnation de l'Église aurait certes placer son mouvement dans de beaux draps. À cette époque, l'influence du réseau écclésiastique est telle parmi les Canadiens français qui veulent rester français que son réseautage aurait été affaibli. Plus personne n'aurait voulu s'associer à Groulx, sauf ses ennemis. La stratégie a donc primée sur la doctrine. Mais faire de Groulx un nationaliste intégral m'apparait un peu fort de café.

En contrepartie, je me doute bien que l'auteur a limité son intérêt pour la question religieuse parce qu'il n'est pas trop ferré en la matière et ses collègues historiens qui l'ont aidé non plus. La question n'est qu'effleurée. On pourrait le regretter, mais il s'agit pour moi plutôt d'une preuve d'humilité fort appréciée. Toutefois, il est assez difficile de se faire une idée de Groulx sans comprendre le tréfond de sa spiritualité. Par exemple, ne reconnaître que surperficiellement et évasivement sa dévotion pour l'héroïsme de tous les jours de la carmélite Thérèse de Lisieux ne nous avance pas vraiment. Le nom Thérèse de Lisieux n'est présent qu'à une seule reprise selon l'index de l'ouvrage. Il faudrait encore savoir ce qu'est une carmélite ou ce qu'a été la vie de Sainte-Thérèse. Ça intéressera peut-être les « féministes » de savoir que Groulx a forgé quelque peu la pensée féministe québécoise et que Sainte-Thérèse n'y fut pas étrangère. Cet aspect est peu traité.

Cette biographie austère, sans frivolité, fortement référencée et accessible, est une lecture bienvenue pour conforter le nationaliste dans sa conviction que l'indépendance du Québec est nécessaire et tire ses origines bien avant la Révolution Tranquille.

J'espère, pour ma part, que cette biographie accessible n'arrêtera pas la pensée du lecteur sur ce qu'a été Lionel Groulx. Elle jallone bien le sujet, mais laisse beaucoup de points en suspens. L'immensité de l'oeuvre et les nombreuses questions à débattre l'entourant ne permettent pas à un seul auteur, un seul livre, d'en faire le tour.

Je tenterai lors d'une de mes prochaines chroniques d'approfondir deux sujets de l'oeuvre de Groulx sur lesquels la biographie de Courtois a éveillé des questionnement en moi : l'aspect créateur de super-héros de Groulx ainsi que les enfants personnalistes de Groulx dont Pierre-Elliot Trudeau fut certes le plus connu...

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