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Eugénisme au Canada, une histoire volontairement oubliée

lundi, 06 mars 2017 17:37
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Photo : Campagne de stérilisation eugéniste dans le "United Farmers of Alberta" en 1919

Traduction par Mike Deschamps et notes  de l'Encyclopédie Canadienne.

Selon le mot célèbre de lord Acton, « Les grands hommes sont presque toujours de vilains individus. » S'il en est ainsi, pour pouvoir célébrer le mérite de grands Canadiens, il nous faudra tolérer l'imperfection. Le mouvement eugénique du début du XXe siècle met justement à l'épreuve notre tolérance à l'égard des idées de plusieurs de nos héros que l'on croyait parfaits.

C'est Francis Galton, le cousin de Charles Darwin, qui, en 1883, invente le terme eugénisme (issu de deux mots grecs qui, une fois réunis, signifient bien né) pour décrire le processus visant à améliorer ou à altérer « les caractéristiques raciales, aussi bien physiques que mentales, des futures générations ». Les eugénistes prônent la stérilisation et l'isolement des handicapés mentaux, en plus de préconiser l'adoption d'une législation matrimoniale les visant particulièrement. Le mouvement s'étend à presque toute la planète, incluant le Canada.

La pseudo-science qui se cache derrière l'eugénisme (aussi appelé l'eugénique) repose sur une conception grossière de l'hérédité, selon laquelle « les gens engendrent leurs semblables », ce qui sous-entend que « les faibles d'esprit » transmettent inévitablement leur pathologie à leur descendance. Le mouvement qui appuie sa propagande sur ce discours à saveur faussement biologique trouve néanmoins un de ses terreaux les plus fertiles au Canada, dans la crainte des protestants anglo-saxons, terrifiés à l'idée d'être « abâtardis » par l'arrivée de groupes d'immigrants dégénérés.

Au Canada, un des premiers défenseurs de l'eugénisme est le psychiatre Charles Kirk Clarke qui lance l'idée d'un lien entre « faiblesse d'esprit » et immigration, en considérant comme tarées les personnes originaires de l'Europe centrale ou de l'Europe de l'Est. Cependant, celle qui, plus que tout autre, persuadera les Canadiens de la nécessité de l'eugénisme est Helen MacMurchy, qui, en 1915, devient « inspectrice des faibles d'esprit » de l'Ontario. Elle amène le Conseil national des femmes à appuyer la stérilisation comme moyen d'empêcher les mères de « remplir les berceaux de bébés dégénérés ». (*)

La plupart des provinces canadiennes ont envisagé l'idée de l'eugénisme pendant la première partie du XX e siècle. Seules l'Alberta et la Colombie-Britannique ont finalement adopté des lois qui ont créé des programmes d'eugénisme, respectivement en 1928 et 1933. Bien que les deux provinces aient abrogé leurs lois dans les années 1970, 2 822 Albertains et plus de 200 Britanno-Colombiens ont été stérilisés grâce à ces programmes. Les lois originales ont attiré l'attention sur les personnes qui ont été institutionnalisées en vertu de la Loi sur la santé mentale, ce qui signifie que les personnes atteintes de troubles mentaux et les personnes mentalement déficientes étaient les principales cibles de la stérilisation. En 1937, l'Alberta modifiait sa loi sur la stérilisation sexuelle pour supprimer le besoin de consentement éclairé pour les sujets de stérilisation qui étaient considérés comme faibles d'esprit. Cet amendement a mis l'Alberta à part des autres provinces et territoires de l'Amérique du Nord qui avaient ajouté des dispositions relatives au consentement.

La grande majorité des personnes stérilisées dans le cadre des programmes canadiens ont été hospitalisées dans des hôpitaux psychiatriques ou dans des foyers pour des personnes considérées comme faibles d'esprit ou souffrant d'une déficience intellectuelle. En 1942, cependant, l'Alberta a changé sa loi pour placer le programme d'eugénisme au-delà des limites des institutions. En conséquence, plus d'enfants ont été identifiés dans la collectivité, dans les écoles et à travers les visites chez les médecins de la santé publique. Les provinces et territoires canadiens autres que la Colombie-Britannique et l'Alberta n'ont pas promulgué de lois sur l'eugénisme; Cependant, plusieurs d'entre eux ont participé à l'eugénisme. La Nouvelle-Écosse, par exemple, n'a pas légalement stérilisé les gens, mais a interné des femmes en âge de procréer qui étaient considérées comme inaptes à la maternité, souvent parce qu'elles avaient donné naissance à des enfants illégitimes. Québec a encouragé la procréation parmi ses résidents pour renforcer sa population, et donc son pouvoir politique, comme une forme d'eugénisme positif. Il l'a fait en établissant des primes pour bébés et des incitations financières pour les familles nombreuses. (Note du Bonnet : Cest probablement la tradition catholique qui empêcha leugénisme anglo-saxon de prendre pied au Québec comme ce fut le cas en France, ce que confirme la source) L'Ontario, le Manitoba et la Saskatchewan ont tous élaboré des lois sur la stérilisation, qui ont été rejetées dans les années 1930 à mesure que se formait une vague croissante de résistance, surtout parmi les catholiques. Les Territoires du Nord-Ouest ont une expérience différente, les stérilisations étant devenues très controversées dans les années 1970, certaines personnes prétendant que ces chirurgies se faisaient involontairement comme un acte de génocide contre les Inuits et d'autres suggérant que le taux élevé de natalité, La mortalité maternelle et infantile signifiait que certaines femmes inuites demandaient des stérilisations en tant que forme de contraception. L'histoire de l'eugénisme et de la procréation touche toutes les parties du pays, mais les significations et les pratiques varient considérablement. 

Motivations: Qui et pourquoi ?

Les lois canadiennes étaient considérées comme progressives au moment où elles sont entrées en vigueur. Elles avaient été appuyées par des féministes [2], des socialistes, des fermiers et des protestants anglo-saxons qui croyaient que le Canada, et surtout l'ouest du Canada, pouvait produire une société idéale en restreignant la fécondité au sein de certains groupes de personnes et en l'encourageant entre autres. Au cours des premières décennies, les réformateurs de programmes de l'Ouest canadien ont identifié de nouveaux immigrants comme minant la création d'une communauté anglo-saxonne idéale, et les familles d'Europe orientale ont été particulièrement visées par ces évaluations et par ces sondages de la santé publique. En conséquence, un nombre disproportionné d'Européens de l'Est a été interné et certains ont été stérilisés dans le cadre du programme d'eugénisme. Au fil du temps, les groupes cibles en Alberta sont passés des immigrants, des orphelins et des enfants handicapés, aux Métis et aux femmes des Premières nations. Les hommes et les garçons ont été stérilisés un peu moins souvent que les femmes, avec 42%, mais à la fin du programme, les femmes autochtones étaient les principaux sujets de stérilisation. Ces cibles changeantes suggèrent que les motivations derrière le programme avaient également changé au fil du temps.

Époque post-Eugénique

La Loi sur la stérilisation sexuelle de l'Alberta a été abrogée en 1972 [3] et la Colombie-Britannique a suivi un an plus tard. À ce jour, seule une femme a intenté avec succès une poursuite contre le gouvernement de l'Alberta dans une affaire qui a révélé qu'elle avait été stérilisée à tort, en raison d'une erreur de calcul dans son évaluation [1]. Depuis, près de 700 victimes de stérilisation en Alberta ont demandé une indemnisation et leurs causes ont été réglées à l'amiable. Bien que les programmes d'eugénisme aient officiellement pris fin, la pratique de la stérilisation se poursuit. Pour certains, la stérilisation représente une forme de contraception volontaire. Dans l'affaire E (Mme) c. Eve en 1986, la Cour suprême du Canada a statué que les personnes ayant une déficience intellectuelle n'avaient pas le droit à l'autodétermination, y compris le droit de faire des choix quant à leur reproduction. Ce cas rappelle que les idées eugéniques continuent d'influer sur la compréhension des droits en matière de procréation, alors que pour les personnes ayant une déficience intellectuelle, mentale ou physique, ces droits continuent d'être limités.

Source : eugenicsarchive.ca


(*) Notes de l'Encyclopédie Canadienne

[1] Un cas juridique célèbre mettra finalement en lumière les horreurs de l'eugénisme. Leilani Muir poursuit le gouvernement albertain pour l'avoir séquestrée à tort, stigmatisée en tant que faible d'esprit et stérilisée. Plutôt que d'offrir un règlement hors cour acceptable, le gouvernement Klein ordonne la tenue d'un procès complet qui se déroule en 1995. La juge Joanne B. Veit statue que la Province a stérilisé Mme Muir à tort et ordonne que lui soient payés des dommages-intérêts. « Les circonstances entourant la décision de stériliser Mme Muir dénotent la manifestation d'une attitude si cavalière et si méprisante... et cette décision fut prise dans une atmosphère si peu respectueuse de la dignité de Mme Muir que, autant le sens de la décence de la société que celui de la cour s'en trouvent offensés », écrit Mme Veit dans son jugement.

[2] Les suffragettes et les mouvements pour la tempérance jouent un rôle déterminant dans le mouvement eugéniste. C'est en Alberta qu'ils ont le plus d'influence. Emily Murphy, la première femme magistrat du Canada, y répand largement l'idée que les mauvais gènes constituent un danger. « Les aliénés, proclame-t-elle, n'ont pas de droit à la postérité. » La suffragette et députée libérale Nellie McClung est une autre partisane influente de la stérilisation. Sa campagne pour la stérilisation des « jeunes filles simples d'esprit » jouera un rôle de premier plan dans l'adoption d'une loi eugénique en Alberta. Une autre de celles qui font partie des Célèbres cinq (Famous Five), l'honorable Irene Parlby, alerte à plusieurs reprises le public quant à nombre croissant de personnes présentant une « déficience mentale ». Selon elle, la « seule et unique solution efficace » au problème est la stérilisation.

Malgré l'ardeur de ces appuis, le gouvernement du parti des Cultivateurs unis de l'Alberta hésite à adopter une loi sur la stérilisation. Le premier ministre John Brownlee est loin d'y être favorable. La United Farmers Women's Association de Camrose soumet une résolution déclarant que « la stérilisation constitue une violation grave et brutale des droits de la personne les plus élémentaires ». Il est difficile de trouver meilleure objection, même aujourd'hui.

Malgré tout, la Sexual Sterilization Act de l'Alberta, loi préconisant l'eugénisme, est adoptée le 7 mars 1928. Elle crée une commission de l'eugénique qui a le pouvoir d'autoriser la stérilisation sexuelle des individus. De 1929 à 1972, cet organisme approuve la stérilisation demandée dans 4725 des 4800 cas qui lui sont soumis; l'opération sera, en fait, pratiquée sur 2822 personnes. La Colombie-Britannique adopte une loi similaire en 1933, mais est beaucoup moins rigoureuse dans son application. Quoi qu'il en soit, les dossiers de la Colombie-Britannique ont été détruits.

[3] La commission de l'eugénique de l'Alberta poursuit ses activités en vase clos. Ni la vague de dégoût provoquée par les révélations sur la politique hitlérienne visant à purifier la race allemande, ni les solides réfutations des idées eugénistes par des scientifiques renommés n'ont d'impact sur son fonctionnement; elle poursuit son travail avec l'entier appui du gouvernement du Crédit Social. Le nouveau gouvernement conservateur de Peter Lougheed abolira enfin la loi en 1972.

1 commentaire

  • Lien Commentaire Alcide vendredi, 10 mars 2017 07:33 publie par Alcide

    On n'est pas surpris de constater que ce mouvement vécut ses derniers spasmes alors que le féminisme moderne prenait son envol au moment où la contraception chimique se répandait.
    Quant à sa période "faste", c'était aussi celle de la politique des pensionnats autochtones et de la loi 17 contre l'école française en Ontario. Suprémacisme racial anglo-saxon.

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