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Du capitalisme de l’amour

lundi, 19 fevrier 2018 11:11
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VanPelt

Ce 14 février, comme de coutume, le Québec s’est peint en rouge à l’occasion de la Saint Valentin. En ville, on a soupé à la chandelle et, dans les écoles, on s’est offert des billets doux entre amis. On a porté un chandail rouge aussi! On a offert des roses. Beaucoup de roses! Et puis des cartes, des colliers, des Ferraris1..., la routine quoi!

La ville s’est peinte en rouge, mais l’amour était-il vraiment au rendez-vous ? Et à quoi se résume-t-il à l’époque de la misère sentimentale et des rapports sociaux de plus en plus difficiles? Le saint patron des amoureux se retourne-t-il dans sa tombe?

Jadis un sentiment, une émotion profonde, l’amour était cette pulsion guideresse qui, venant de l’intérieur, donnait aux hommes le courage caractéristique de leur sexe : celui de se lancer à la conquête du cœur des femmes (qui n’attendent que ça!). Cette force intrinsèque, qu’on la définisse scientifiquement comme un pur phénomène neurologique ou, à la façon de Schopenhauer, comme le subterfuge de la volonté, est objectivement à l’origine de toute vie humaine. Aussi naturel et ancré en nous que la recherche du bonheur, le plaisir sexuel ou la curiosité pour les mystères du monde. Inaltérable, incommercialisable, l’amour, sous sa forme originelle, non souillé par des desseins mercantiles, s’enrobe seulement de symboles, de rituels, d’arts et d’autres choses gratuites et désintéressées. C’est un poème saturnien, un baiser au cinéma, une valse, une sérénade, une promenade sous les étoiles, puis un genou à terre, un enfant, une famille et, beaucoup plus tard, deux tombes mitoyennes.

Alors comment en est-on arrivé là? Eh bien, il aura fallu déposséder l’homme de sa nature pour qu’au lieu d’exprimer son élan vers les femmes par des sentiers courts qui ont fait leurs preuves, on le force à emprunter les chemins détournés qui passent, eux, par la caisse enregistreuse. Extériorisé pour être finalement enfermé dans l’objet de consommation, l’amour, à l’instar de la liberté et du désir, a été réduit à l’acte d’achat.

L’amour est désormais une marchandise. Un étalage écarlate avec ses codes et ses symboles immuables qui fait miroiter le bonheur aux pauvres âmes qui parcourent les rayons en quête de complétude.

L’amour est une marchandise qui ne fait pas de différence : célibataire,  amant, ami, parent, collègue enfant, adulte, blanc, noir, jaune, hétéro, homo ou animal de compagnie, l’amour sous sa forme marchande ne distingue pas un consommateur d’un autre consommateur.

Saint Dollo’ a dépassé Saint Valentin qui est en train de se demander s’il ne devrait pas réclamer des droits d’auteur tellement ce petit engouement pour les boites en forme de cœur paie bien. C’est que, pour damer le pion à Valentin de Terni, il a une recette qui marche à tous les coups : il suffit d’amalgamer l’amour avec une grand «A» à toutes sortes d’affections afin d’étendre le marché à une clientèle plus large. Parce qu’on s’entend : ne compter que sur les amoureux secrets qui ne franchiront jamais le pas de la déclaration, c’est voué à l’échec commercial! C’est tellement plus facile de faire croire à des gamins que la Saint Valentin consiste également à rappeler son amitié à tous ses petits camarades de classe pour qu’ils accourent acheter des billets doux Hello Kitty avec l’argent de leurs parents.

Mais le marché très lucratif de la Saint Valentin ne se limite pas aux articles de supermarché. Tout ce qui a été détruit doit être offert, d’une façon ou d’une autre, sous forme de marchandise. Ainsi, on peut vendre aussi bien des marques d’attention (bijoux, fleurs, cadeaux en tout genre…), que des rencontres ( Meetic, Badoo, Montrealcupidon, Jasez…), du sexe (Tinder, onenight, AFF, cougarD… ) ou de l’adultère (Gleeden, Victoria Milan, Ashley Madison…). Même la virilité perdue est devenue une chose à vendre sur les sites de coaching en séduction.

Le capitalisme de l’amour fonctionne, à peu de chose près, comme l’industrie pharmaceutique. Quand celle-ci, par le discours politico-médiatico-publicitaire sur la santé, est enfin arrivé à nous convaincre du caractère hyperdéficient du corps humain et de la nécessité de palier ces déficiences pour nous offrir la solution sous forme de médicaments, le capitalisme de l’amour est arrivé à nous convaincre que les hommes et les femmes ne se rencontraient pas naturellement, qu’ils n’avaient pas ce qu’il fallait pour cela, et que la solution s’achetait.

Le cache-misère de la société postmoderne

D’aussi loin que je puisse me rappeler, la Saint Valentin était la fête des amoureux CÉLIBATAIRES ! L’occasion unique de donner une chance à l’amour par le biais de la déclaration sentimentale. Le jour où l’on prend un vrai risque pour son bonheur. Où l’on assume son rôle à la fois d’homme et de gentilhomme dans une tentative virile de séduction.

Indéniablement la société postmoderne aura eu raison de l’homme et de sa virilité bien-comprise.

D’abord l’égalitarisme abstrait qui, par volonté de trouver la paix sociale, a détruit les conceptions traditionnelles, pour ne pas dire anthropologiques, des rôles sexuels. Notamment un rapport de séduction actif/passif aussi naturel que subversif. En effet, il est dorénavant interdit de reconnaître cette loi, pourtant universelle, selon laquelle les femmes aiment les hommes entreprenants. Cette vérité est gardée jalousement par les maitres de la drague qui, eux, n’ont pas peur de dire à leurs clients et à huit-clos, que ce sont les hommes qui font le premier pas et que les femmes ne s’attendent à rien de moins. Initiative de l’homme donc, contre passivité des femmes qui, depuis l’aube des temps, crée la rencontre sans pour autant subordonner l’un à l’autre.

Ce rapport sous forme de code de conduite est évidemment la galanterie. Conduite méprisée par le néo féminisme parce que considérée comme une sorte d’outrage à l’indépendance féminine, en réalité attitude emprunte d’humilité, l’homme faisant passer sa sensibilité et son respect au dessus de sa supériorité physique.

Ensuite, la criminalisation de la drague. Un présupposé tellement fort et intégré qu’il a atrophié de façon spectaculaire les interactions sociales dans les espaces publics. Ironiquement, les individus ont réussi à transformer les espaces conçus pour faciliter leur rencontre en lieux de grande solitude. Les bars, les terrasses, les parcs ne sont plus utilisés que comme des décors où se croisent les gens. Chacun enfermé dans sa bulle, on tolère la présence des autres - on se garde bien de passer la soirée dans un restau vide - , mais il faut conserver l’intégrité de son petit espace vital. Toute pénétration - si je puis dire - serait une agression.

Le Québécois de Montréal a troqué son assurance latine héritée pour des manières qui ressemblent objectivement à la séduction telle qu’elle est pratiquée chez les Américains (offrir des verres par l’entremise du serveur) ou importé du monde anglo-saxon puritain2. Ceux-là s’interdisent le frisson que procure le cruisage d’une fille qui attend son linge à la buanderie et qui fait semblant de lire pour tromper l’ennui.

Aujourd’hui, la peur s’est déplacée jusque dans la sphère privée. Toute tentative de persévérance des hommes deviendrait condamnable. Les associations luttant contre les violences faites aux femmes n’y vont pas de main morte, traquant, condamnant, récitant le catéchisme de la nouvelle bienséance dans les écoles à grand recours d’arsenal juridique douteux. Les CALACS nous en ont fait une parfaite démonstration la semaine dernière3.

Un dérapage qui témoigne de l’entrisme de l’idéologie dans le juridique. Pourtant, ce ne sont pas les minorités agissantes qui font la loi au Québec jusqu’à preuve du contraire!

La sécurité primant avant tout, il est urgent, pour le système, de s’emparer de notion comme l’agression sexuelle, la séduction ou le consentement et de les redéfinir afin de reconstruire nos rapports sociaux.

On se rappelle tous de la fameuse vidéo abordant la question du consentement par l’analogie du thé. Une pure leçon de puritanisme anglo-saxon, manichéenne et paternaliste.



Le consentement est important et le «non» absolu doit être respecté, bien sûr, mais de prétendre qu’un «non» qui se transforme en «oui» à force de séduction serait une agression sexuelle est exagérée! La réalité est toujours plus complexe qu’une vision aussi binaire. En tout cas, cette petite capsule témoigne d’une crainte, d’une peur grandissante symptomatique d’une société en perte de repères en ce qui concerne nos rapports homme/femme.

Une tradition pas si mauvaise

Néanmoins, il ne s’agit pas de condamner la Saint Valentin de manière absolu. Il est important de poser une nuance entre le jour des amoureux et le marché qui l’a instrumentalisé à des fins mercantiles. Non, la Saint Valentin n’est pas ce que j’appelle le « capitalisme de la Saint Valentin » et il ne le contient pas.

Dans une société où règne l’immanence, il est difficile de donner une sens à ce qui demeure intelligible. L’amour ne serait donc digne d’intérêt que lorsqu’il s’incarne dans les choses matérielles?

Retrouver le sens des valeurs, c’est aussi repenser à ce qui donne de l’importance en premier lieu à nos traditions, sans quoi elles perdront fatalement leur signification. On peut comprendre la colère d’Onfray qui, dans un élan de pessimisme qu’on lui pardonne, critique de manière justifiée la tournure absurde que prennent les traditions. Traditions qu’il appelle les «fêtes obligatoires».



Chaque année, à la venue de la Saint Valentin, on entend ce commentaire : «Pourquoi faudrait-il un jour en particulier pour dire que tu aimes ta blonde? On peut très bien l’aimer tous les jours!» C’est un mauvais raisonnement, bien sûr, puisque mettre nos valeurs à l’honneur un jour particulier et par le recours aux rituels, c’est très exactement la définition de ce qu’on appelle une fête populaire et on n’entendra jamais personne tenir le même discours pour à l’approche des fêtes de Noël.

Je mets ça personnellement sur le compte d’un certain agacement parce qu’en général, le type qui dit ça est dans une bijouterie et vient de lire le prix sur l’étiquette d’un collier qu’il ne peut pas s’offrir. C’est le même type qui, je rappelle, a dépensé deux cent dollars en cadeaux de Noël la même année parce qu’il trouve que c’est normal. C’est certain : la capitalisme de la Saint Valentin fait mal, mais il ne faut pas jeter l’enfant avec l’eau du bain. Les traditions ont une raison d’être. Une bonne raison!

Toute société développe ses rites et ses traditions. Elles correspondent à la volonté profonde des hommes d’affirmer des valeurs qui les réunissent. Qu’il s’agisse de Noël, d’un anniversaire, d’un bal de prom’ ou du passage du permis de conduire, elles guident l’individu à travers les années. Elles sont à la jonction de chaque tranche de vie. Sans ces rituels pour baliser l’existence, la vie ne serait qu’une longue fuite en avant.

La vraie question, c’est de savoir si la célébration en question est fondée sur une valeur commune qui a de l’importance pour nous en tant que communauté.

Noël, c’est d’abord la fête de la famille, l’occasion de se retrouver près  des siens. Pourquoi donc rechigner à célébrer l’amour? C’est bien meilleur que de participer à la mascarade d’Halloween : fête essentiellement commerciale au Québec, importée par la mondialisation, sans aucune légitimité historique et sans plus aucune spiritualité! Halloween, qui commence davantage dans les rayons des magasins que dans les foyers, est aujourd’hui présenté aux nouveaux arrivants comme ayant toujours fait partie du paysage culturel québécois alors qu’elle a supplanté la Toussaint après nous avoir été imposée par le marché. La Toussaint qui, soit dit en passant, est une fête importante, inscrite au calendrier chrétien et hautement spirituelle : c'est le jour où l'on célèbre nos morts et ce qu'ils nous ont transmis. C'est l'occasion d'exprimer notre attachement à nos traditions et à notre terre que nous sommes en train de perdre. 

Accorder un jour particulier à l’amour n’est pas une chose si inutile. Le salariat généralisé ne nous prive pas seulement de temps à éduquer nos enfants ou à prendre soin de nos parents : il enferme l’esprit dans le soucis, nos préoccupations matérielles. Difficile de toujours faire preuve d’autant d’amour dans de telles circonstances.

Célébrons intelligemment

Rien ne nous oblige et rien ne nous force. Les petites attentions sont souvent bien plus chargées sur le plan sentimental et symbolique que tous les bijoux qu’on pourrait offrir à la place.

Revenir à l’essentiel, repenser nos traditions en les recentrant sur leur valeur fondamentale, c’est aussi lutter contre un monde qui s’échappe dans le matériel et la consommation. C’est aussi cela notre devoir en tant que patriotes.

 

1.https://pickle.nine.com.au/2018/02/15/09/30/supercar-blondie-ferrari-full-of-roses-on-valentines-day

2.https://voir.ca/chroniques/angle-mort/2009/09/02/la-drague-nest-plus/

3.http://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/desautels-le-dimanche/segments/reportage/58803/moiaussi-mouvement-notion-consentement-enseignement-programme-empreinte-calacs-specialiste-interpretation-janic-tremblay

Commentaires   

 
0 #1 Francis 25-03-2018 18:28
Ce consumérisme effréné n'apportera rien de bon à notre société et pourra même causer notre perte.
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