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Un intellectuel en politique

mercredi, 11 juillet 2018 10:37
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Note de Victor Rumilly

Plutôt qu'"Un intellectuel en politique", le titre de l'article de l'excellent Louis Cornellier montrant que l'intellectuel n'est pas fait pour la joute politique aurait dû être Un intellectuel en démocratie occidentalisée. S'il est vrai qu'il est aujourd'hui facile de confondre la démocratie à la sauce occidentale et la politique, il n'en demeure pas moins que, dans l'histoire, le pouvoir n'a jamais été réellement choisi par le peuple, comme le voudrait cet idéal démocratique occidental. S'il est vrai que l'intellectuel n'a pas sa place dans le type de régime qui nous domine actuellement et qui se fait passer pour une démocratie, il ne faudrait pas en conclure pour autant que la politique dans son ensemble se limite à la médiocrité intellectuelle de démocraties occidentalisées. Notre régime confine à la médiocrité intellectuelle parce qu'il vise à détruire la population. L'objectif est de remplacer la population archaïque  actuelle par l'homme technologique qui lui sera beaucoup plus docile. L'intelligence n'aura ainsi plus sa place en politique. Cela a déjà bien commencé. Le Maurice Duplessis raconté dans cet article était loin d'être un idiot. Son péché aura été de donner raison aux idiots (les électeurs). C'est pour cette raison que les intellectuels (au sens donné dans cet article) ne sont pas bons dans la démocratie occidentalisée : ils ne sont pas capables de se résoudre à donner raison aux idiots. L'électeur n'est pas un idiot dans ce qu'il fait tous les jours, mais il est un idiot quand vient le temps de voter l'élection de quelqu'un qui traitera de sujets pour lesquelles il est, et c'est tout à fait normal, totalement incapable de juger.

Qui se souvient de Paul Gouin (1898-1976) ? La mémoire collective ne retient pas les noms des perdants, et Gouin a perdu. Intellectuel égaré en politique, cet avocat, qui, selon l’ethnologue Nathalie Hamel, a consacré toute sa vie à la cause de la culture canadienne-française a été roulé dans la farine, en 1936, par le roublard Maurice Duplessis. Était-il trop brillant et trop sensible pour s’imposer dans la jungle politique ? La question se pose, et la réponse qu’on peut lui apporter n’est réjouissante ni pour hier ni pour aujourd’hui.

Avec Destruction de Paul Gouin (Del Busso, 2018, 288 pages), le politologue Claude Corbo consacre un remarquable ouvrage au personnage et nous invite, du même coup, à une réflexion sur notre culture politique collective. Présenté comme une « fiction historique », ce livre respecte les règles de ce qu’on appelle la littérature non fictionnelle : sujet tiré du monde réel, recherche sérieuse de type journalistique ou historique, mise en récit détaillée et « prose artistiquement travaillée », selon les termes d’Ivan Jablonka dans L’histoire est une littérature contemporaine.

Ainsi, pour raconter les mois qui ont mené à l’échec de Gouin au printemps de 1936, Corbo fait témoigner quatre acteurs : le secrétaire de Montréal de Gouin, Duplessis, un conseiller de Québec et Gouin lui-même. Du premier, on lit le journal privé ; du deuxième, on entend un monologue tenu à sa secrétaire ; du troisième, on découvre les notes personnelles ; du dernier, on lit une ébauche de lettre aux membres de son parti.

Le secrétaire et le conseiller sont des « personnages imaginés », composés à partir d’acteurs réels. Les propos attribués aux deux autres le sont à partir de ce qu’ils ont dit ou écrit publiquement et de ce que les journalistes et les historiens en ont rapporté. « J’avoue aimer la fiction historique, confie Corbo, car elle compense ce que je tiens pour la pauvreté et la faiblesse de mon imagination créatrice. » Le politologue a consacré des ouvrages du même type à Georges-Émile Lapalme, à Félix-Gabriel Marchand et à Honoré Mercier. Ce « roman vrai » sur Gouin est probablement sa plus belle réussite.

Duplessis tutoyait tout le monde ; Gouin ne tutoyait personne sauf son ami et associé professionnel Calixte Cormier. Duplessis était spontané, impulsif, direct avec les gens ; Gouin était solitaire, réservé, attaché à la vie intellectuelle. Duplessis ne vivait que pour la politique ; Gouin, lui, avait beaucoup d’autres préoccupations. […] Gouin voulait par-dessus tout réaliser son programme politique. Il sentait que Duplessis voulait plutôt être au pouvoir à la place des libéraux.

L’élection de 1936

Dans une note historique qui ouvre le livre, Corbo établit le contexte des événements. En 1934, la crise économique sévit au Québec, et le Parti libéral (PLQ), au pouvoir depuis 1897 et englué dans la corruption, semble impuissant à la combattre. Fils de l’ancien premier ministre libéral Lomer Gouin (en poste de 1905 à 1920) et petit-fils du grand Honoré Mercier (premier ministre de 1887 à 1891), Paul Gouin, libéral dépité, fonde l’Action libérale nationale (ALN) en juillet 1934.

L’homme, note Corbo, a deux objectifs : en finir avec les libéraux corrompus et mettre en place un programme de sortie de crise qui combine un sain interventionnisme étatique avec de vigoureuses politiques nationalistes. Or, pour vaincre la puissante machine libérale, Gouin et Duplessis décident, en 1935, de s’allier, en signant un pacte de convergence. S’ils gagnent, Duplessis sera premier ministre, mais Gouin nommera les ministres, et les deux partis continueront d’exister.

En novembre 1935, les libéraux de Taschereau sont élus de justesse. Duplessis devient chef de l’opposition et brille dans la joute parlementaire en dénonçant avec éclat la corruption libérale. Plus discret, Gouin, qui déteste le salissage, le laisse aller. Quand Taschereau, sous la pression, démissionne en juin 1936, Duplessis a le vent dans les voiles et tient donc à diriger un parti unifié, l’Union nationale, contre les libéraux. Gouin refuse, et Duplessis, soutenu par une majorité de députés de l’ALN, triomphe aux élections d’août 1936.

Ce sont ces événements que racontent les quatre témoins du livre de Corbo. Duplessis reconnaît les qualités intellectuelles de son allié, mais dit à sa secrétaire, en buvant du gin à Trois-Rivières dans la nuit du 20 au 21 juin 1936, que « ça fait pas gagner des élections des hommes comme Gouin ». En admiration devant leur chef, un homme probe, cultivé, qui met les idées avant le pouvoir, le secrétaire et le conseiller de Gouin font son éloge, mais s’inquiètent de ses atermoiements et reconnaissent que la gouaille de Duplessis récolte plus efficacement la faveur du public que ne parvient à le faire l’intelligence de Gouin.

Émouvante et instructive illustration des passions humaines animant la vie politique, l’ouvrage de Claude Corbo se lit comme un roman qui nous captive plus par la qualité de son exploration des arcanes de la psyché politique que par son intrigue, dont on connaît déjà le dénouement.

En 1936, les Québécois, qui en avaient assez des libéraux, ont choisi de faire confiance à un politicard plutôt qu’à un intellectuel armé d’un solide programme. Feront-ils, cette année, le même choix hasardeux.

 

Source : ledevoir.com

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