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Le don de soi

mercredi, 07 mars 2018 10:58
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Patrice-Hans Perrier

L’empire des sens

Qu’est-ce que la décadence ? Les sociétés humaines périssent de trop s’attacher aux biens de ce monde. C’est l’idéalisme combattif qui porte les civilisations vers leur sommet. L’abject calcul intéressé s’inocule dans la mémoire collective lorsque les peuples ont oublié leur propre histoire, alors que les élites aux manettes se gavent comme d’immondes porcs jamais rassasiés. Ubu Roi n’est que le « bon berger » des foules avides de pains et de jeux. Les plaisirs proposés aux consommateurs sont comparables à des vessies en voie de putréfaction. Les lanternes sont éteintes depuis que les philosophes ont été remplacés par des « communicants ». La cité ressemble, à s’y méprendre, à un cirque d’où retentissent les voix des victimes et de leurs bourreaux, toutes idéologies confondues.

Jamais rassasiés, nos Ubu de dirigeants se vautrent dans la boue des illusions perdues d’une marche vers le progrès qui n’est qu’une habile façon de détrousser les citoyens déboussolés. Les politiques sont des détrousseurs de contribuables qui s’acharnent à « prélever une livre de chair » sur le cadavre exquis de nos consciences violées. Aveuglés que nous sommes par la mort, nous avons oublié que la création procède du don, cette faculté qui pousse l’être intègre à se surpasser malgré les circonstances. Justement, malgré les circonstances. Notre quête effrénée de plaisirs fugaces cache ce mal-être qui est le lot d’une part croissance des consommateurs travestis en citoyens. « Je consomme, donc je suis », jusqu’à épuisement des stocks… tant que la ligne de crédit sera reconduite.

Il n’est donc pas surprenant que le plus grand nombre confonde la sensualité avec la propension à se gratter jusqu’au sang qui caractérise tous les bons pervers-narcissiques qui se respectent. Comme je le mentionnais dans un autre billet, il faut jouir peu importe le prix à payer ! N’étant jamais rassasiés, insatisfaits perpétuels, nous pourchassons de vagues fantasmes qui se jouent de nous, en nous entraînant vers l’abîme de l’égoïsme triomphant qui caractérise notre époque et nos mœurs. Fiers consommateurs, nous succombons comme les moutons de Panurge au claquement du fouet d’Ubu promoteur.

La victime propitiatoire

Le consommateur est la victime propitiatoire destinée à rendre les dieux du casino complaisants face à la demande incessante de crédit. Il s’agit d’une économie de la rapine qui a remplacée celle de l’antique don : toute la société au grand complet devant être sacrifiée sur l’autel des jeux du cirque. Incapables de s’extraire de cette machination, nos congénères préfèrent sacrifier leurs proches, en repoussant toujours plus loin l’échéance fatidique. Il faut « sauver sa peau », d’abord et avant tout, en attendant de savoir à quelle sauce nous serons mangés. Ménageant le chou et la chèvre, et nos propres fesses, nous nous tortillons comme des lombrics à travers « l’air du temps » … cette incommensurable imposture de l’être. Notre vide existentiel s’apparente à un travestissement en mode continu. Les victimes font semblant d’être des gagnants !

En d’autres circonstances, nous prétendons être les victimes, alors que nous sacrifions nos proches avec une félonie consommée. Nous avons rompus tous les contrats qui nous liaient avec nos semblables et les divinités tutélaires qui veillaient sur la cité. Vivant à crédit, nous ne réalisons même pas que nous sommes les prochains sur la liste …au cœur d’une économie financière où tout se vaut et s’annule de manière instantanée. Il convient, donc, de calmer la fureur de nos bailleurs de fond en procédant au sacrifice de tout ce qui assurait la pérennité de nos sociétés moribondes. Nous « mettons au monde » des enfants qui seront offerts aux Molochs qui président aux destinées de ce marché de dupes qui s’est infiltré par tous les pores de la cité. L’égoïsme est un perpétuel sacrifice qui finit, en bout de ligne, par dissoudre ceux et celles qui prenaient plaisir à dominer le jeu.

Les gagnants et les perdants

L’éthique protestante du néolibéralisme professe que les gagnants ont fait l’objet d’une élection divine et qu’ils ont, conséquemment, tous les droits sur le reste de l’humanité. Il s’agit d’une éthique de la boucherie qui permet de justifier tous les excès qu’un impérialisme peut se permettre en fin de parcours. Les perdants, chômeurs ou travailleurs au statut précaire, méritent leur sort et n’ont qu’à bien se tenir. Rien n’est donné dans ce système de valeurs : tout est à vendre. Et, les classes moyennes presque disparues, une nouvelle caste de parvenus affiche un niveau de vie qui n’a rien à envier aux Pharaons des époques antiques.

Tous les excès sont permis, même ceux qui sont inimaginables. Il s’agit de transgresser toute forme de décence au détriment des plus faibles. L’essentiel consistant à pratiquer le Feng Sui à son domicile, à faire de généreuses donations à un musée ou à crier son amour du Sauveur dans le cadre de douteuses liturgies qui s’apparentent à des sessions de motivation pour vendeurs. Il convient d’affirmer haut et fort son attachement à l’environnement et son humanisme de circonstance. « Tout est bon dans le cochon » afin de ravaler la façade du nouveau pharisien milliardaire.

Les perdants doivent se contenter de leurs tickets alimentaires et faire amende honorable lorsque les autorités leur demandent des comptes. Parce que les perdants doivent rendre des comptes et se justifier en temps réel. Les gagnants, eux, sont … « justifiés » par le Très-Haut qui leur accorde toute sa mansuétude. L’avarice et la prévarication représentent les deux mamelles de ce système de contre-valeurs sur lequel s’appuient les puissants de ce monde. Comme à l’époque de Dickens, il convient de spéculer sur tout : la nourriture, les terrains vagues, l’air que l’on respire, le ventre des femmes enceintes, la naïveté des enfants et l’espoir en déperdition. Des familles entières sont jetées à la rue et, prestement, remplacées par les nouveaux travailleurs mobiles de l’économie mondialiste. Les citoyens de naguère, ceux et celles qui s’étaient établis sur les fondations du labeur de leur famille respective, deviennent les nouveaux perdants de cette économie de la fuite en avant.

Le don comme libération

Rien ne sert de retarder le moment de votre libération en spéculant sur l’antimatière ou en crachant à la gueule des plus faibles. À une époque où, même, les fonds de pension des mieux nantis d’entre-nous sont menacés de liquidation, il serait peut-être temps d’ouvrir les yeux pour de bon. Cessez d’envoyer du fric à l’étranger pour le compte d’obscures ONG américaines et donnez-vous la peine de porter secours à vos proches. L’entraide n’est plus l’apanage de quelques fraternités d’initiés : c’est, désormais, une condition sine qua non de la survie en milieu post-capitaliste. Investissez dans votre communauté respective, pas sur le parquet de la bourse.

Le « don de soi », ce n’est pas mettre une somme d’argent dans une enveloppe que l’on glisse dans une boîte anonyme … ça n’a rien à voir ! Il s’agit d’« être présent au monde » qui vous entoure, de cesser de considérer autrui comme un compétiteur ou une entrave à votre liberté. Parce que la liberté ne consiste pas à réduire en cendre la vie de votre entourage. Les anciens philosophes grecs parlaient de la nécessité d’« être donné au monde », pour que l’être puisse, enfin, se libérer du néant. L’authentique libération requiert le don de soi, c’est-à-dire une présence d’esprit qui œuvre pour que le cœur redevienne l’organe privilégié de nos échanges avec autrui.

Dans un monde où l’éthique du « donnant-donnant » fausse jusqu’aux rapports familiaux, il serait peut-être temps de réapprendre à donner gratuitement. Donner cette part de notre intimité que l’on peut se permettre de partager avec ceux qui croisent notre chemin de vie. Se donner sans retenue au moment présent et ne rien regretter, puisque demain nous permettra de poursuivre le « grand œuvre ». L’« œuvre au noir », cette alchimie juste et bonne qui permet aux hommes et aux femmes qui s’en donnent la peine de vaincre la mort. Ici et maintenant.

Source : patricehansperrier.wordpress.com

 

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